Le loup, le coucou et la panthère : une lettre de Christian Sautter

Hier soir, Catherine et moi avons milité séparément. Catherine s’est rendue à une réunion dans le centre de Paris, où Bertrand Delanoë a développé une approche humaniste de l’immigration. Je suis allé animer, avec Thomas Piketty et un sympathique radical de gauche, une discussion sur « Emploi et sécurité sociale professionnelle », organisée par les militants socialistes des Vè et VIe arrondissements.

Vous ne savez peut-être pas qui est Thomas Piketty. C’est un économiste qui a fait une thèse tellement brillante sur les inégalités de revenus en France durant le XXe siècle qu’il a été élu directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), alors qu’il avait à peine trente ans
Il ne limite pas sa recherche à la France. L’IHT du 30 mars rend compte d’une analyse des revenus fiscaux des Américains, signée par Emmanuel Saez et Thomas Piketty. Nous apprenons que les inégalités se sont significativement accrues en 2005. Les 1% les plus riches ont gagné 14% de plus tandis que les 90% les plus modestes ont perdu du pouvoir d’achat. Mieux encore (ou pire) les 300 000 Américains les plus aisés ont gagné autant que les 150 millions au bas de l’échelle. Bouquet final : la part du revenu national allant aux 10% les plus riches n’a jamais été aussi élevée depuis … 1928 !

Si je cite cette étude, ce n’est pas seulement pour dire mon estime pour ce jeune économiste brillant, c’est parce que Nicolas Sarkozy trouve quelques-unes de ses convictions dans l’exemple américain. En proposant d’abolir les droits de succession, il ne fait que reprendre une décision de Bush junior (et de Berlusconi, dont on sait combien il était attentif aux petits héritages). Piketty a rappelé que cet impôt avait été créé en France par la Révolution et qu’il était devenu progressif en 1902, après une longue bataille avec le Sénat. Il a souligné que 70% des Français ne payaient rien et que le prélèvement en ligne directe n’était que de 13% sur les héritages dépassant 1 million d’euros, alors que les charges d’impôts et de cotisations sociales sur les revenus du travail dépassent largement 50%.
La TVA sociale est une autre idée du candidat conservateur. Son principe est simple : alléger les cotisations sociales sur le travail (celles des employeurs plutôt que celles des salariés) et leur substituer des points de TVA en plus, payés par les consommateurs, dont l’immense majorité est constituée de salariés, de retraités et de chômeurs. Piketty a rappelé que la hausse de la TVA en 1995 par le gouvernement Juppé avait brisé net le rebond de la croissance (car la consommation constitue les deux tiers de la demande nationale). Notre expert a recommandé d’élargir l’assiette des cotisations sociales pour y inclure une partie des bénéfices distribués par l’entreprise.
Une dernière flèche a été décochée à l’ex-Ministre-président de l’UMP : sa proclamation que les prélèvements obligatoires allaient baisser de quatre points durant sa mandature (ou ses deux mandatures ? Ses propres conseillers ne sont même pas d’accord avec lui !). Là encore l’inspiration bushienne est patente. Bush a beaucoup diminué les impôts des plus riches, un peu réduit les dépenses publiques (il faut dire que la mésaventure irakienne coûte cher), et massivement augmenté la dette. Piketty a expliqué une constante de la politique américaine : les Républicains accroissent la dette et que les Démocrates la réduisent. J’ai rappelé qu’entre 1997 et 2000, le gouvernement Jospin avait diminué les déficits publics de moitié (de 3,0% à 1,5%), tandis que le gouvernement Villepin est tout fier d’être passé de 2,8 à 2,6% l’an dernier.
Faisons une dernière digression américaine. Je suis convaincu que si Nicolas Sarkozy avait été président il y a quatre ans, il aurait embarqué la France dans la deuxième guerre d’Irak. C’est un mérite de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin d’avoir fait preuve de clairvoyance et de sang-froid … en ce domaine essentiel.

Thomas Piketty n’a pas non plus épargné François Bayrou dont une des rares propositions concrètes est d’exonérer de charges sociales l’embauche de deux salariés supplémentaires. Cette proposition est a priori séduisante, comme toutes celles qui allègent les charges, mais elle ne résiste pas à deux critiques : elle bénéficierait à toutes les entreprises y compris à celles qui embaucheraient de toute façon (cela s’appelle un effet d’aubaine) et à tous les salariés. Cette mesure très large coûterait 10 milliards d’euros. Piketty préfère le « Contrat première chance » de Ségolène Royal, dont j’ai parlé dans la lettre précédente, parce qu’il est doublement ciblé : sur les jeunes sortis sans diplôme du collège et sur les petites entreprises des secteurs qui ont des difficultés pour trouver des candidats. La prise en charge d’un an de salaire et de charges sociales ne mobiliserait qu’un milliard d’euros.

En résumé, le projet économique et social de Ségolène Royal est crédible pour restaurer le plein emploi en France, dans une économie plus innovante, une organisation de l’État plus souple, une solidarité plus forte. Elle s’inspire de la tradition du socialisme français et de la modernité de l’Europe du Nord.

On ne peut en dire autant du projet de Monsieur Bayrou qui, en imperturbable coucou, emprunte ses rares propositions à la droite comme à la gauche, et qui se pose en candidat des notables de droite, que la brusquerie et l’imprévisibilité de Nicolas Sarkozy effraient, mais aussi des confortables de gauche, qui se soucient des projets de Ségolène Royal en faveur d’une fiscalité plus juste, d’un État allégé, de Régions plus fortes, d’un Service public davantage au service du public. Ce qui rassure certains cyniques, c’est qu’il n’aura pas les moyens d’agir, faute de majorité parlementaire. Même s’il déploie les qualités d’Edgar Faure, subtil président du Conseil de la Quatrième République, construisant des « majorités d’idées » qui étaient en fait des majorités de circonstance, il n’ira pas loin. La France ne peut pas vivre cinq années d’immobilisme dans un monde qui bouge très vite. Le déclin a une saveur vénéneuse qu’il faut épargner à la jeunesse destinée à payer, in fine, les pots cassés.

Nicolas Sarkozy n’est pas un gentil oiseau de passage. Il est co-responsable de tout ce qui a été décidé depuis cinq ans. Il veut remettre en cause les conquêtes sociales et syndicales de 1945 et de 1968, pour soi-disant redonner de la liberté à l’économie française : la liberté du loup dans le poulailler. Nier l’histoire de notre pays, ses réussites y compris dans le domaine économique, nier les expériences positives des pays scandinaves ou de l’Allemagne qui allient soutien public, efficacité économique et justice sociale, c’est prendre au pied de la lettre un credo qui n’est même pas pratiqué aux Etats-Unis, habiles à défendre Boeing, leurs PME (avec le Small Business Act), leurs universités, leurs laboratoires de recherche. Cet homme veut concentrer tous les pouvoirs, de l’Élysée, du Gouvernement, du Parlement, de la Justice et des Médias. Lorsque François Mitterrand a décrit la Cinquième République comme « Un coup État permanent », il décrivait des virtualités qui n’ont pas été utilisées jusqu’à présent, mais qui pourraient être concrétisées par un homme aussi avide de pouvoir total que le candidat de l’UMP.

Ségolène Royal n’est pas la candidate de la IVe République ressuscitée, ni la candidate d’une Vème République dévoyée. Elle est la candidate d’une VIe République. Elle a du caractère, de l’autorité, trop selon certains de ses camarades qui lui font des croche-pieds, mais elle entend organiser des contre-pouvoirs, dans la tradition française de Montesquieu et d’Alain, pour prévenir les tentations despotiques de l’Exécutif. Elle veut que le Parlement travaille à plein temps (grâce au non-cumul des mandats) et qu’il surveille les nominations. Elle veut que la Justice soit pleinement indépendante, par exemple en retirant au chef de l’État la présidence du Conseil Supérieur de Magistrature. Elle veut que se desserre l’étreinte des financiers sur la presse d’opinion.
Je laisserai les mots de la fin à Ségolène Royal, qui devrait être qualifiée pour le deuxième tour grâce à la mobilisation de ceux qui croient à la démocratie, au service public, à l’innovation et à la solidarité.

« Je resterai cette femme libre et solide »

« Que la loi du plus juste remplace la loi du plus fort ».

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