Des chiffres et des êtres… par Christian Sautter
Quelle semaine !! Dimanche dernier nous nagions dans l’enthousiasme et le bonheur: nous venions de voir et d’entendre Ségolène Royal ratatiner les médiocres et les ennuyeux de tout poil, elle nous avait remis sur la voie du combat et de la victoire.
Dans les 5 journées, et nuits, qui ont suivi nous avons vu le torrent des critiques reprendre plus fort, plus insidieux aussi, et reparaître les jugements de celles et ceux qui n’ont jamais pu supporter Ségolène Royal et qui désormais clament haut et fort leur haine rassie en affirmant que “c’est plié, c’est perdu”.
Waouw!
Je polissais donc mes sabres tout en me remémorant les conseils de Ségolène, “rester calme, ne pas agresser, argumenter, argumenter”, je respirais par le nez et buvais de l’eau fraiche pour faire entrer quiétude et concentration du samourai dans mon esprit et mon corps lorsque je reçus la lettre de Christian Sautter que je publie ici.
J’ai rangé mon fourbi guerrier et je repars à l’attaque, la vraie, celle des idées.
Merci Christian !
LeMigou
DES CHIFFRES ET DES ÊTRES
par Christian Sautter
La campagne présidentielle est vallonnée, avec ses collines et ses combes. Commençons par les moments forts : le meeting de Villepinte, après celui de Paris. L’un et l’autre ont démontré trois choses.
- Les militants socialistes de la base aspirent profondément à ce que gagne la candidate qu’ils ont désignée. Le public était nombreux et ardent comme aux beaux temps des campagnes Mitterrand. Il a porté haut une disciple qui n’a ni l’expérience ni le talent oratoire du maître.
- La « machine socialiste », cet ensemble de militants inconnus et de responsables plus visibles, a un beau talent d’organisation et de mobilisation. On a refusé du monde dans le grand hangar de Villepinte. L’UMP n’a pas une telle somme de dévouements. Encore faut-il que l’on donne à cette « machine » des orientations claires : monter telle réunion, distribuer tel document.
- Enfin et surtout, Ségolène Royal est à la hauteur de la mission qui lui a été confiée. Elle a tenu plus de 15000 militants en joie pendant un discours de deux heures. Elle a publié cent propositions qui fleurent bon, sinon le terroir, du moins les préoccupations concrètes des Français, recueillies dans les cahiers d’espérance, rédigés après 5 000 débats participatifs.
C’était un beau dimanche ! Patatras, deux tsunamis dans une baignoire sont venus doucher ce bel enthousiasme.
La démission de l’actif député socialiste de la Drôme, sur d’obscures querelles de chiffrage. J’y reviendrai.
Et un déplacement bricolé dans l’Essonne, à la rencontre de sportifs, avec des retards de la candidate (à la Mitterrand !) mal supportés par des enfants.
Qui a transformé ces vaguelettes en tempêtes ? Une presse qui est prompte à relever les moindres faiblesses de la candidate de la gauche. D’un côté le dispositif de commando d’une femme au sacré caractère, avec deux directeurs de campagne et un directeur de cabinet, ce qui est peu et beaucoup pour régler tous les rouages d’une campagne minutieuse. En face, le candidat de l’UMP aligne des divisions cuirassées, selon une technologie américaine éprouvée.
Mais ce qui compte, c’est le fond, l’affrontement de deux projets.
Prenons l’exemple du chiffrage : combien vont coûter les promesses des candidats. Des ateliers tournent à plein régime pour soupeser les dépenses supplémentaires pour l’école, la recherche, la santé, l’emploi, la défense et pour sonder les pertes de recettes résultant des allègements fiscaux. Comme les deux candidats promettent de ne pas aggraver la dette, les experts et les électeurs sont en face d’un « sudoku » particulièrement difficile. Pour avoir chiffré le programme de Lionel Jospin en 1995, je peux dire qu’il y a autant de doigt mouillé que de computations compliquées dans ce genre d’acrobatie, dont le médiascope parisien fait ses délices.
Que lit-on à la Une du Monde daté du 17 février : « L’UMP corrige la copie de Sarkozy ». Un article en page intérieure démontre que le premier chiffrage du candidat, promettant de rendre 2000 euros à chaque famille, en baissant les prélèvements obligatoires de quatre points du PIB, était complètement bidon.
Des sommités de la Commission des Finances de l’Assemblée corrigent cette fois le deuxième chiffrage de l’ex-maire de Neuilly. Adieu veaux, vaches, cochons, couvées ! 50 milliards € de dépenses en plus ? Impossible. 68 milliards € de recettes en moins ? Illusion. Les rabat-joie ont convaincu le candidat que la baisse des prélèvements obligatoires ne commencerait qu’en 2010 (autant dire à perpète). Au total, on s’en sort à droite avec 30 milliards seulement de dépenses supplémentaires et 5 milliards de réduction annuelle du déficit. C’est plus raisonnable et rapproche le chiffrage du candidat UMP de celui annoncé pour Ségolène Royal par Éric Besson, le responsable socialiste qui vient de démissionner.
Pourquoi a-t-il fallu attendre ce surprenant exercice d’autocritique de l’UMP pour découvrir que le candidat conservateur avait proféré des bourdes, pire des énormités ? Il y avait là une belle brèche dans le dispositif adverse qui aurait permis de marquer un joli essai. Le pack socialiste est resté sur la défensive, alors que l’occasion était belle de mettre le ballon entre les deux poteaux.
Ceci nous conduit à une question compliquée : peut-on dépenser 30 ou 35 milliards d’euros de plus, alors que la situation des budgets de l’État et de la Sécurité sociale n’est pas brillante et qu’une grosse bosse de déficits a plombé la dette ? Citons une source incontestable : « La Une du Figaro du 13 février ». Sous le titre « La dette et les déficits s’imposent dans la campagne », sont alignées les photos des ministres des Finances depuis 1996, et les mesures du déficit public. Entre 1997 et 2000, DSK et moi-même avons réduit de moitié ce déficit, de 3,5% à 1,5% du PIB. Il est resté à 1,5% en 2001 (Fabius). Et puis il est remonté brutalement de 1,5% à 4,2%, un quasi-triplement entre 2001 et 2003 (Mer), pour amorcer une timide décrue en 2004 (Sarkozy, 3,7%) et un recul plus franc entre 2004 et 2006, où il reste quand même à 2,6% % (Breton).
Le déficit dépend de deux influences, celle des tendances lourdes et celle de la conjoncture.
Les tendances lourdes sont mal orientées, surtout du côté de la Sécu : le départ à la retraite des générations nombreuses nées juste après la guerre va peser sur le régime de répartition ; la consommation médicale a une tendance très forte à la hausse. Quant à l’État, il est de plus en plus appelé à la rescousse pour pallier les injustices de l’évolution économique. Pour les retraites, on n’échappera pas au retour aux sources du régime de répartition : distribuer ce qui est collecté et uniquement cela, en fonction des annuités de cotisations, avec des précautions pour les petites retraites, les métiers pénibles, les mères de famille. Et pour la santé, il faudra concentrer les remboursements sur les petits revenus d’un côté et sur les grandes maladies pour tous, de l’autre.
Même diagnostic pour l’État : il va falloir faire des économies sur les administrations centrales, réserver la manne publique à ceux qui en ont le plus besoin, les petits salariés plutôt que les cadres supérieurs, les PME plutôt que les grandes entreprises , les exploitations familiales plutôt que l’agrobusiness. Rien de tout cela ne sera très populaire, mais d’autres pays européens l’ont fait avant nous, et les Français sont prêts à l’effort s’il est équitablement partagé. Ségolène Royal a fait des avancées intéressantes sur la réforme de l’État.
Reste la conjoncture, c’est-à-dire la croissance. Quand la croissance est forte, l’argent rentre dans les caisses publiques ; quand elle est molle, le déficit se creuse. Quelle sera la croissance des cinq années à venir ?
Premièrement, la croissance mondiale sera probablement moins porteuse qu’actuellement. Les Etats-Unis sont dans leur cinquième année d’expansion et toute croissance est cyclique, avec des hauts et des bas, en moyenne tous les six ans. Les monnaies sont tellement écartées de leur vrai niveau qu’il y aura probablement un coup de tabac d’ici cinq ans. Le dollar est tellement surévalué par rapport aux monnaies asiatiques que l’industrie automobile américaine fond comme iceberg au soleil. Chrysler annonce 13 000 suppressions d’emplois (13% de ses effectifs américains). Au total, les trois constructeurs de Detroit auront annoncé la disparition de 87 000 emplois en dix-huit mois. Inversement, le yen et le yuan sont grossièrement sous-évalués. Bref, cela rappelle les crises monétaires de 1971, quand le dollar a fait le plongeon. Et faisons hélas confiance aux centaines de milliards de dollars qui se baladent et aux fonds spéculatifs qui se gonflent pour déclencher une belle crise à avenir prévisible.
Deuxièmement, la France, qui croissait plus vite que l’Allemagne il y a cinq ans (1% de plus chaque année), progresse maintenant nettement moins vite que sa voisine. La raison en est que les industries allemandes (comme leurs concurrentes japonaises !) se sont modernisées en profondeur durant les années 1990 et repartent avec un tonus retrouvé à l’assaut des marchés émergents du Brésil, de la Chine, de l’Inde et de la Russie (les fameux BRIC !). Il faudra une vraie mobilisation de la recherche-développement et de l’équipement productif, pour rattraper ce retard pris. C’est tout à fait possible car notre pays recèle de beaux talents d’entrepreneurs, mais ce sera difficile.
Les cinq années à venir seront des années d’effort, d’effort ajusté, d’effort justifié, bref d’effort juste.